Les dragons, missionnaires bottés

Les dragons, missionnaires bottés

 

Dragon

 

La dragonnade est aussi appelée logement des gens de guerre, on s’y réfère également en parlant du paiement de l’ustensile. Les casernes n’existant pas encore à cette époque, il s’agissait du droit des troupes de prendre chez l’habitant lit et nourriture.

Voici ce que nous dit le dictionnaire de Furetière au mot Dragonnade :

S.F. Nouvelle espèce de croisade. Mot qui s’est introduit dans la langue depuis quelques années, à l’occasion de la manière dont la France s’est pris à faire des conversions. Dragonnade se dit donc de l’action de dragonner ; de l’expédition des soldats, ou dragons, pour obliger les Réformez de France à changer de Religion. La dragonnade fera l’horreur des honnêtes gens de toutes les nations, & de toutes les  Religions (Bayle).

Quant au verbe dragonner, il signifie par conséquent forcer, violenter.

Mot inventé depuis quelques années, parce qu’on s’est servi de soldats, ou de dragons, pour contraindre les Protestants à embrasser la Religion Romaine, on envoyoit chez eux une garnison de soldats, ou de dragons pour vivre à discrétion, & y commettre toutes sortes de désordres ; mangeant, dissipant, & tourmentant ; jusqu’à ce qu’accablé de fatigue & ruiné entièrement, on promît de se faire Catholique Romain. Et c’est ce qu’on appelle dragonner. Ainsi on dit dans la conversation dragonner quelcun ; pour dire, le harceler, l’importuner, pour l’obliger à faire ce qu’on veut exiger de lui.

Bien entendu, l’hébergement des soldats était une pratique impopulaire, elle coûtait de l’argent et les soldats étaient souvent à l’origine de multiples exactions.  C’est avec leur utilisation pour forcer les abjurations des huguenots qu’elles deviennent synonymes de contrainte violente. Selon Furetière, on disait alors une conversion à la dragonne pour exprimer un acte de contrainte violente.

L’intendant Morant dans sa correspondance en expose le principe et explique que les troupes devront être « assez fortes pour oster l’envie aux relligionnaires de faire quelque folie, et le fardeau assez pesant pour leur faire naistre plus promptement celle de se convertir. »

Bien sûr, la lourdeur de ce fardeau dépend du nombre de soldats à héberger ; en général il est de 4 mais peut aller jusqu’à 6, 8 ou même 10 « chez les plus opiniastres et les plus accomodez sans que ces logements passent pour execifs ». A la charge d’hébergement s’ajoute celle des abus, la correspondance de l’intendant nous apprend par exemple que deux soldats envoyés à Marseille se sont distingués en commettant de « grands désordres » : mise à sac de la maison, vol des meubles et même vente de toutes les portes et les fenêtres de celle-ci.

La Provence présentait jusqu’alors, en matière de logement, une particularité : elle avait l’habitude  de rembourser les hôtes des frais engagés. C’est pourquoi l’intendant de Provence, Morant, propose  à Louvois de suspendre cette habitude afin que le fardeau du logement soit le plus pesant possible.

Au total si l’on ajoute le  coût matériel de l’hébergement, aux excès des soldats et à l’état de terreur ainsi provoqué, on comprendra aisément que les protestants se soient précipités en grand nombre pour abjurer leur religion. Ils ont « réussi », là où plusieurs décennies de harcèlement législatif et de tentatives missionnaires de l’Église catholique avaient échoué.