Dire l’interdit (Colloque Avignon 2007)

Dire l’interdit
Le vocabulaire de la censure et de l’exclusion

Colloque international
7 et 8 juin 2007
Université d’Avignon

Avignon 2007

Extraits

Françoise Moreil
Des communautés en crise à travers les consistoires du Midi
pp 302-304

 

3. Cabrières d'Aigues [1]

L'Église de Cabrières, peuplée de 600 protestants regroupe aussi les 350 reformés de La Motte d'Aygues, et les 225 de Peypin [2], soit un total de 1 200 environ. Ce consistoire est composé de 19 anciens dont 12 de Cabrières [3]. Le document est surtout un registre de comptes couvrant les années 1641-63 car ils éprouvent de grosses difficultés pour payer le pasteur, soit 23 mentions à ce sujet dont douze pour les gages du pasteur, dix pour les collectes en faveur des pauvres, deux pour les voyages du pasteur. Leur deuxième préoccupation concerne le temple qui revient onze fois dans ces 37 délibérations au cours de cette vingtaine d'années. Le pasteur, en place de 1640-62, est Alexandre Maurice, troisième génération, après son père Paul et son grand-père Antoine, fondateur de la dynastie au seizième siècle [4]. Sept cas de censure sont observés durant ces deux décennies. Presque aucun détail n'est indiqué pour le premier en dehors du nom du coupable, ni aucune indication sur la cause précise de la suspension. Lors de la même séance du 5 juin 1642, deux hommes dont un ancien sont aussi suspendus pour une somme d'argent non versée (f°5); finalement la semaine suivante, le consistoire en censure un troisième qu'ensuite il « remet au saint sacrement » (f°5). En juillet 1642, une veuve, accusée de « pailhardise », reçoit le pardon public du consistoire touché par sa repentance; il est à remarquer que le nom de l'homme n'est absolument pas écrit. Plus rien (f°10). En 1646 est mentionnée une nouvelle « pailhardise » d'un couple avant leur mariage. Puis suivent deux unions mixtes, l'une en 1649 et la deuxième en 1661. Donc, trois cas de mariages mixtes, deux cas de paillardise, un cas pour de l'argent, plus un cas inconnu concernent sept hommes dont un ancien et deux femmes, sans compter les épouses catholiques des mariages mixtes. Il faut ajouter les neuf mentions des « censures aimablement faites » sans plus de détails, malheureusement. Par contre, aucune excommunication.

 

4. Gordes

Ce registre épais d'une centaine de folios pour les années 1623-79 concerne les communautés de Gordes, Joucas, Murs et Lacoste [5]. Le consistoire est composé d'anciens, repartis de la façon suivante, dix de Gordes, deux de Joucas et pour Murs probablement un comme à Lacoste mais le document ne donne aucune précision pour ces deux bourgs. La notification d'utilisation de marques à la place de signatures montre la présence dans ce conseil de protestants non alphabétisés, surtout au début [6]. En 1658 et 1659 les noms des responsables de la communion des quatre cènes annuelles sont indiqués pour tenir la coupe [7]. Par ailleurs une quarantaine de patronymes de protestants est donnée [8]. Une chronologie des ministres peut être dressée grâce à ces délibérations [9]. Là encore, ce document s'apparente plutôt à un registre de comptes pour payer, avec peine, le salaire du ministre. Ce petit groupe de réformés rencontre, de plus en plus de difficultés pour survivre. Le voisinage des catholiques provoque des « vexactions » car, soutenus en 1651 par révoque de Cavaillon, ils essaient d'empêcher l'exercice de cette religion ennemie, ce qui conduit à un coûteux procès [10]. L'aboutissement des efforts des « papistes » est couronné de succès, en 1663, par la démolition d'un bâtiment servant de lieu de réunion ou de temple [11]. Peu d'autres affaires sont détaillées. Deux abjurations du catholicisme se produisent en peu de temps dans la même famille Arnaud, par la future épouse de Pierre Arnaud en 1640 et en 1641 par la future femme du fils Jacques [12]. En 1643, le mariage entre Claude Donnier et André Donnier est bien célébré malgré les atermoiements du futur qui, après promesse et consommation, ne semble plus du tout décidé à convoler [13]. À la plainte de la femme s'ajoute l'intervention consistoriale qui permet cet heureux résultat. Durant l'année 1664 deux affaires nourrissent les pages ; d'abord en mai un différend se produit entre trois hommes, Philippe et Jean Arnaud et Jean Anastay ; cet incident est traité par le consistoire de Mérindol qui leur interdit « de se présenter à la table du Seigneur » jusqu'à leur convocation devant les anciens [14]. En novembre débute la plus longue relation du registre qui occupe trois feuillets. Un scandale éclate entre Suzanne Anastais et Laurent Robert, laissés trop libres dans la maison par les parents de la jeune fille avant leur mariage et accusés de « crime de paillardise notoire par la négligence du père et la meschante de la mère [15]»; le jeune couple est « grièvement censuré, mais après repentance et demandé pardon à Dieu et à l'Église » ; les parents convoqués, refusent d'obéir ; le consistoire « ayant en horreur les marques de leur impénitence... cités pour la deuxième fois »; ils viennent finalement, « après une rude censure et une longue exhortation ayant témoigné leur repentance et donné gloire à Dieu genoux à terre lui demandent pardon et à l'église ont esté pour punition de leur faute et afin de donner exemple, suspendus de la Sainte Cène comme le sont en même temps [les parents] à cause de leur péché scandaleux et cela pour les trois dimanches de la Noël prochain »; les signatures du pasteur ainsi que celles de trois anciens attestent de la fin de ce « désordre »... Cet épisode permet de suivre des étapes de façon plus détaillée grâce au scribe anonyme. Deux convocations avant d'obtenir la venue des récalcitrants, une harangue un peu sévère suivie d'un sermon, accompagnée des gestes, à genoux, avec une suspension temporaire, pendant les trois dimanches précédant Noël, sûrement pour les admettre ensuite en réconciliation alors au moment de cette cérémonie.



[1] . AD Vaucluse, 98 J2. vingt folios retranscrits au XXe siècle d'après le manuscrit ; ce document n'était pas archivé lors de la rédaction de la thèse de Céline Borello ; sur la dernière page, quatre notes d'une autre écriture des années 1710-13, annoncent des décès dans la famille Arnaud qui a donc dû le garder on sa possession.

[2] . Céline Borello, Les protestants de Provence sous l'édit de Nantes : essor, maintien ou déclin (1598-1685) ? (Paris, 2002). p. 498.

[3] . Ibid., p. 157.

[4] . Ibid., pp. 193 et 506.

[5] . AD Vaucluse. 1J 601 avec le titre suivant : « Livre du consistoire de l'église refformée de ce lieu de Gordes de l'année 1620 et suivante » : ce texte a été totalement transcrit par Bernard Appy qui l'a mis en ligne sur l'internet.

[6] . AD Vaucluse, 1J 601, fols. 38r et 83v.

[7] . AD Vaucluse. 1J 601, fols. 78v et 83v.

[8] . AD Vaucluse, 1J 601, fols. 59r et 78v.

[9] . Jean Sambuc, « L'église réformée de Gordes de 1623 à 1679 », Bulletin de la Société de l'Histoire du Protestantisme Français 120 (197-1), 453 : André Guérin en 1623 (AD Vaucluse, 1J 60, 1 fol. 1v), Chabrand en 1637, François Vallenson de 1621 à 1651 année de sa mort ; Théophile Poyet de 1651 à 1665, date à laquelle il part à Mérindol ; Pierre Chalier de 1665 à 1671 (AD Vaucluse, 1J 601, fol. 93) ; Etienne Villet (AD Vaucluse, 1J 601. fol. 100) de 1672 à 1679 dont le secrétaire Pierre Arnaud décède le 24 décembre 1713 ; cette date est écrite par son fils sur la dernière page ; ce qui explique la présence de ce manuscrit dans les papiers de cette famille.

[10] . AD Vaucluse, 1J 601, fols. 17r et 49r.

[11] . AD Vaucluse. 1J 601, fol. 88v.

[12] . AD Vaucluse. 1J 601, fols. 19r et 24v.

[13] . AD Vaucluse, 1J 601, fol. 30r.

[14] . AD Vaucluse, 1J 601. fols. 89r-90v.

[15] . AD Vaucluse, 1J 601. fol. 91r.