Le Luberon protestant au moment de l'édit de « Tolérance »

Provence Historique
fascicule 152, avril-mai-juin 1988
pp. 169-180

Nicole Jacquier-Roux-Thévenet

Le Luberon protestant au moment de l'édit de  « Tolérance »

 

Provence Historique

 

Entre Durance et Luberon s'étend un pays appelé Pays d'Aigues où, depuis le XVIe siècle, vivent des populations qui ont rejoint le grand mouvement de la réforme protestante. À la veille de la Révolution, après un siècle de « non existence » ces protestants ressurgissent légalement à la vie. Ainsi pouvons-nous lire dans les registres paroissiaux toute une série d'actes commençant comme ceci :

« Ce 24 juillet 1788 Joseph Grué, fils de Jean-Louis, âgé de 64 ans... voulant se conformer à l'édit du Roy du mois de novembre dernier enregistré le 13 février se présente devant nous pour déclarer... » [1]

En effet, il y a deux cents ans, le 17 novembre 1787, Louis XVI signait un édit intitulé « édit concernant ceux, qui ne font pas profession de la Religion catholique » mieux connu sous le nom d'édit de « Tolérance » qui adoucissait la condition des réformés certes, mais ne répondait pas totalement à leurs espérances qui peuvent se résumer ainsi : reconnaissance de la religion, liberté de culte, admission à tous les emplois.

Une fois l'édit ratifié par le Parlement de Provence, les registres de certaines communes du Luberon enregistrent toute une série de déclarations, des milliers de couples concubinaires se rendant devant les curés pour faire légaliser leur union. L'édit précisait que l'on pouvait faire des déclarations rétroactives des mariages (le plus ancien date de 1736). Six villages nous serviront de témoins pour entrevoir la situation de la communauté protestante dans cette deuxième moitié du XVIIIe siècle et son état après une longue clandestinité. Les exemples choisis sont quatre communes de la Vallée d'Aigues (Peypin-d'Aigues, Saint-Martin de la Brasque, La Motte-d'Aigues, Cabrières-d'Aigues), Lourmarin et Mérindol [2]. Dans chacune d'elles le dépouillement systématique des registres permet de faire porter l'étude sur 715 actes de «réhabilitation » (74 à La Motte, 74 à Saint- Martin, 45 à Peypin, 116 à Cabrières, 137 à Mérindol, 269 à Lourmarin). Pendant plusieurs mois les curés de ces paroisses, dans ce cas véritables officiers d'état civil, ont vu défiler à la cure [3] les N.C. [4] qui depuis bien longtemps ne remplissaient plus aucun devoir de catholicité. C'est Lourmarin qui ouvre le feu. Les premiers actes sont datés du 1er avril 1788 et se termineront le 10 février 1789. A Mérindol ils s'échelonnent du 15 août au 12 février, en Vallée d'Aigues, de juillet à février 1789. De ce calendrier ressort une forte concentration du nombre des déclarations entre novembre et février. En ces mois d'hiver, les travaux des champs terminés, la population rurale a eu tout loisir de régler tranquillement ses affaires. Par exemple à La Motte sur les 74 actes, 48 sont faits pendant ces trois mois, à Lourmarin 120 sur les 269.

Voyons ce que ces actes peuvent nous apprendre :

«  L'an 1788 et le quatorze septembre Jean Ravel, fils à feu Pierre et à feue Marguerite Furet, âgé d'environ soixante-six ans, ménager de ce lieu de Saint- Martin de la Brasque d'une part, et Marie Meynard, fille de feu Antoine et de feue Élisabeth Ginoux, âgée d'environ soixante ans, aussi de ce lieu de Saint-Martin de la Brasque d'autre part, mariés depuis le vingt-quatre may 1745, sans avoir gardé les formalités ci-devant prescrites par les ordonnances du royaume ; de laquelle union ils ont eu trois garçons, le premier né le vingt-deux février 1746 et nommé au baptême Pierre, le second né le vingt-cinq juin 1749 et nommé au baptême Antoine, le troisième né le vingt-six février 1761 et nommé au baptême Jean, et cinq filles, la première née le quatorze mars 1751 et nommée au baptême Anne, la seconde née le vingt may 1752 et nommée au baptême Marie, la troisième née le quatre avril 1757 et nommée au baptême Élisabeth, la quatrième née le six juin 1759 et nommée au baptême Jeanne, la cinquième née le sept septembre 1760 et nommée au baptême Magdelaine, ainsi que le tout nous a été attesté par sieur François Sedallian, chirurgien, sieur Jean Roman, ménager, sieur François Sedallian, ménager, sieur Daniel Roman, tisseur à drap, tous de ce lieu, témoins requis et soussignés avec nous, en conformité de l'édit du mois de novembre 1787 concernant ceux qui ne font pas profession de la religion catholique, comparus devant nous curé soussigné et en présance des témoins cy-dessus nommés, ils nous ont fait leur déclaration de mariage ; de laquelle déclaration nous leur avons concédé acte et l'avons inscrite sur le présant registre, après leur avoir déclaré de notre côté qu'en conséquence et conformément aux dispositions dudit édit ils étoient unis en vray, légitime et indissoluble mariage ; et enquis l'un et l'autre de signer ils ont déclaré ne le savoir » (suivent les quatre signatures des témoins et celle du curé Amalbert).

Le même jour « Pierre Ravel, fils de Jean et de Marie Meynard, âgé de quarante-deux ans » déclare son mariage avec Jeanne Verdet de la Motte-d'Aigues qui a eu lieu le 29 mai 1775. Après lui, toujours ce 14 septembre, son frère Jean « fils d'autre Jean et de Marie Meynard, âgé de vingt-sept ans... » vient faire enregistrer son mariage avec Marie Bouchard célébré le 18 avril 1785, ainsi que la naissance de ses deux fils : Jean né en 1786 et Mathieu né en 1787. Pour les deux frères les quatre témoins sont les mêmes que ceux de leur père.

À partir du dépouillement de tous ces actes inscrits dans les registres paroissiaux, nous pouvons envisager sous différents angles la communauté protestante du Luberon. Nous avons vu rapidement, dans l'exemple choisi, que se dessinent la physionomie d'une famille, avec le choix des épouses, le nombre d'enfants, la catégorie sociale, chaque curé consignant d'ailleurs, selon les communes, avec plus ou moins de précision les éléments donnés. Ceux-ci permettent donc de faire des observations qui vont dans deux directions :

- ce qui touche à la vie quotidienne de ces populations rurales : mortalité infantile, mortalité des femmes en couches, répartition socio­professionnelle. Un tableau qui n'a, somme toute, rien d'original par rapport à d'autres communautés rurales de Provence.

-  ce qui se rapporte au comportement de la communauté protestante, et c'est ce qui nous retiendra. En effet, l'intérêt de la constitution d'un tel corpus est de nous permettre de saisir le comportement d'un groupe minoritaire au sortir de la semi-clandestinité. Le protestant du XVIIIe siècle, quel qu'il soit, notable prudent ou paysan plus entêté, a dû vivre sa différence dans l'exclusion, même si la semi-tolérance gouvernementale s'est faite plus large à partir de 1756. Malgré tout, il n'a retrouvé son identité qu'avec l'édit de 1787, lorsqu'il est admis à nouveau comme sujet du roi. Ce long passage dans la clandestinité a modelé des comportements, créé une mémoire, une détermination à s'affirmer en tant que protestant. Ces caractéristiques établies pour les diverses régions protestantes ont-elles toutes leurs significations en Luberon ? Ce Luberon où le passé de ces huguenots est lié à une autre histoire, à un autre phénomène de clandestinité, de dissimulation, l'épisode vaudois. La dissimulation de ces populations vaudoises pendant les dernières années du XVe siècle et le début du XVIe, héritage indispensable à la survie de leur dissidence religieuse a forgé des comportements spécifiques. Les retrouvera-t-on en cette fin de XVIIIe siècle ?

Pour mieux saisir ce cheminement, des données nous sont fournies en plus de celles des registres catholiques par les informations notées dans des registres protestants tenus par les pasteurs [5]. La confrontation de ces deux types de données sera éclairante, le croisement des renseignements nous livrant une vision plus globale des attitudes réformées. En effet, à partir des années 1740, la reconstitution à peine occulte de la communauté réformée se mit en place : des pasteurs s'installèrent dans nos villages, malgré une dernière vague répressive. En 1744, un régiment vint à Lourmarin, Cabrières et Mérindol. Entre 1735 et 1747 les enlèvements d'enfants se multiplièrent. Ainsi à Peypin-d'Aigues, Jacques Furet, fils d'Étienne et de Catherine Verdet, âgé d'environ 14 ans, et Françoise Furet (sa sœur), âgée d'environ 16 ans, furent enlevés car : « le père de ces enfants est le plus riche de la vallée et en état de supporter de bonnes pensions. C'est luy seul qui fait que tous les autres religionnaires de ce lieu s'éloignent de l'Église ou par son crédit ou par ses mesures. Il y a bien d'autres filles et d'autres garçons qui seroient dans le même cas, et dont les parents sont extrêmement pauvres » [6]. Ces enlèvements se poursuivirent de 1749 à 1754, des fillettes furent alors internées : Marie Cavalier de la Motte-d'Aigues, Marie Meynard de Saint-Martin de la Brasque [7]. Malgré ces mesures répressives, des pasteurs s'installèrent en Luberon et consignèrent désormais les mariages, les baptêmes des protestants dans des cahiers particuliers, ce nouvel état civil protestant supplantant le catholique [8]. À Mérindol, le premier registre du Désert commence en 1745, il est signé par le pasteur Rozan jusqu'en 1748, puis il reprend en 1757 avec Rolland. C'est ce même homme qui, en 1747, s'installa à Lourmarin où il ouvrit le premier registre, il fit de même en Vallée d'Aigues en 1756-1757. Le pasteur Lafond dit Fontenelle officia aussi pendant ces années à Lourmarin. Lafond et Rolland furent ensuite remplacés par de jeunes pasteurs. Jacques Pic, jeune cévenol, vint à Lourmarin où il eut vite des « démêlés » avec les « Messieurs » du village, qui, après avoir fait obstacle aux premiers ministres du Désert, prétendaient tout régenter. Les Églises de la Vallée firent appel à lui après ces problèmes, et il demeura à Cabrières jusqu'en 1793 (ce sera pourtant à Lourmarin qu'il viendra, le 4 novembre 1788, faire enregistrer son mariage ; on apprend qu'il a alors 48 ans, qu'il est originaire du diocèse d'Alès et qu'en 1768 il a épousé une jeune Lourmarinoise, Anne Pacot, dont il a eu trois enfants). Le pasteur Martin le remplaça à Lourmarin, mais lui aussi se brouilla avec sa communauté en 1777. Il sera appelé à Lacoste et Mérindol. Il semble qu'à Lourmarin il soit difficile de garder un pasteur. Nogaret, Mathieu, Bertrand, Bassaget se succédèrent dans ce bourg, jusqu'à la Révolution, d'autres y passèrent rapidement comme Saussine, Puget, Jean Guizot (qui n'est autre que le grand-père du ministre de Louis-Philippe). Leur installation conforta les protestants du Luberon dans leur attitude du refus du catholicisme, mais on peut observer que c'est avant l'arrivée de ces pasteurs à demeure qu'ils commencèrent à aller en masse se marier au Désert plutôt qu'à l'église. Peu à peu, ces communautés protestantes se sont affirmées en tant que telles. Des coreligionnaires de régions voisines, une fois ces pasteurs installés, vinrent par vagues importantes faire bénir leurs unions, ou baptiser les enfants. À Lourmarin, entre novembre 1749 et novembre 1750, le pasteur Lafont enregistra, outre les quinze mariages de Lourmarinois, douze mariages d'habitants de la région de Bourdeaux-Dieulefit, vingt de personnes venus du diocèse d'Alès et de Nîmes. Ceux qui voulaient une bénédiction se rendaient là où se trouvait un pasteur, affirmant par là-même leur foi. Ces assemblées du Désert se déroulaient en des lieux isolés, protégés, la tradition orale a conservé le souvenir de ces moments et rapporte comme en Vallée d'Aigues qu'une grotte, située dans les contreforts du Luberon, non loin de Cabrières-d'Aigues, servit de lieu de culte pendant toute cette période ; on la nomme le « trou des Félician ».

Le croisement des données livrées par les deux catégories de registres va permettre une observation plus fine des actes de réhabilitation et donc du groupe réformé en fonction de trois points de repère-tests dont les choix matrimoniaux et les patronymes.

Les stratégies matrimoniales

D'emblée, les déclarations de mariage montrent que les unions se font entre personnes de même religion et que le conjoint choisi ne vient pas de très loin. On peut toutefois observer différents types.

1) La Vallée d'Aigues présente une endogamie nette, les gens de la même commune se mariant entre eux, les trois communes avoisinantes fournissant respectivement un contingent important. Des hommes et des femmes peuvent aussi venir de Lourmarin, de la Roque-d'Anthéron et de Mérindol, mais en petit nombre.

2) Lourmarin présente une physionomie un peu plus particulière. L'endogamie reste très importante dans les familles de notables. Un sondage permet de donner une vision de ce groupe. Les unions se font en majorité entre mêmes familles.

* Aillaud Jaume, bourgeois (72 ans), fils d'Antoine, a épousé Anne Corgier (sans enfant).
* Aillaud Pierre Antoine, bourgeois (décédé en 1772) [9], fils d'Antoine a épousé Marguerite Thérèse Sambuc (une fille).
* Aillaud Pierre, bourgeois (62 ans), fils d'Antoine a épousé Anne Marie Savournin (trois fils).

Ces trois frères, tous trois bourgeois, fournissent un premier exemple de cette « aristocratie locale », épousant trois Lourmarinoises, filles de bourgeois.

* Bernard Antoine, bourgeois, fils de Jean et Judith Aillaud a épousé Marguerite Aillaud.
* Bernard Daniel Antoine, fils de Jean et Judith Aillaud, a épousé Anne Aillaud.

Ces deux frères ont choisi deux sœurs comme épouses, dans une famille identique socialement à la leur, les Aillaud. On voit aussi que leur mère était déjà une Aillaud. Pour aller plus loin dans ces relations montrant ces recrutements en circuit fermé, la déclaration du mariage du fils de Daniel Bernard, André, indique qu'il a épousé sa cousine Marguerite, fille d'Antoine Bernard et Marguerite Aillaud. Cette relation Aillaud-Bernard illustre ce circuit. Ce monde des notables tient à ne pas disperser son patrimoine et il est à remarquer une attitude malthusienne nette : le nombre des enfants est peu élevé dans cette catégorie sociale.

Par contre, dans les groupes plus ouverts et plus mobiles, celui des artisans et des commerçants, une accentuation de l'exogamie se dégage. Parmi tous voici trois cas : Bernard Antoine, cordonnier, est allé prendre femme à Rozan (Dauphiné) en la personne de Madeleine Soulier. Cavallier Pierre, négociant, a épousé Françoise Richaud de Château-Goirond (Dauphiné). Sambuc Pierre, menuisier, a épousé Madeleine Peyre des Baux.

Ainsi outre les villages voisins, des relations privilégiées se sont établies avec Eyguières (diocèse d'Arles), les Baux, Mouriès, mais aussi le Dauphiné : Château-Goirond, Saint-Auban, Orpierre (diocèse de Gap) et Trésécloux.

3) Mérindol a un comportement plus proche de celui de la Vallée, des relations privilégiées la liant aussi avec les Baux et Mouriès.

De ces alliances matrimoniales, un point particulier se dégage : le peu de relations avec les communautés protestantes du Nord Luberon. À Lourmarin, dans le choix des épouses, on ne trouve que 6 personnes venant du versant nord [10] contre 9 venant de Mérindol, 7 de Cabrières, 9 de la Motte, etc.

Dans ces six communes, l'endogamie reste un élément important. On se marie entre protestants, souvent entre cousins (premier ou second degré) et si l'ouverture se fait vers des sites privilégiés, comme Trésécloux ou Orpierre (relations que l'on retrouve tout au long du XIXe siècle), c'est parce que ces villages fortement protestants fournissaient des travailleurs saisonniers, population mobile par excellence. Les relations avec ces deux localités alpines furent favorisées par ces échanges. Prenons un exemple à Peypin : en 1758, Antoine Bonnet épouse Élisabeth Faure de Trésécloux, et Daniel Ollivier Martin Suzanne aussi de Trésécloux. En 1763, deux autres jeunes femmes, une d'Orpierre, une de Trésécloux, épouseront aussi deux jeunes gens du village.

Ces intermariages se réalisent donc au XVIIIe siècle comme au XVIe siècle, Gabriel Audisio [11] ayant souligné que le trait essentiel du comportement social des vaudois était que ces immigrés se mariaient entre eux. Ce comportement se retrouve encore, les protestants se marient entre eux. On voit là la permanence d'une attitude, on reste entre soi (attitude propre par ailleurs à toute minorité opprimée). Et comme pour les vaudois des siècles passés, l'exclusion de Cucuron ou des sites catholiques proches persiste (sur les 715 cas, 2 seulement indiquent 2 épouses venues de Cucuron).

Mais, à la veille de la Révolution, l'assimilation sociale s'est faite depuis le XVIe siècle, le milieu naturel et économique a façonné peu à peu ces immigrés en paysans provençaux, seule leur différence religieuse demeure et s'exprime par le jeu des stratégies matrimoniales. Ces relations privilégiées ont montré des traits spécifiques. On voit apparaître de grandes familles qui régissent la vie du groupe, tant sur un plan social, économique que religieux. L'étude des patronymes le confirmera.

Des patronymes spécifiques

Chaque village comprend un certain nombre de patronymes bien typiques, de vastes familles d'agriculteurs, propriétaires pour la plupart, constituant de véritables tribus, des clans, ne détenant pas toujours de grands ensembles de terre, mais influant sur la vie de la cité ou de la paroisse. Si tout au long du XVIIIe ils ont été exclus des charges municipales, dès 1789 très vite ils reprennent en main les destinées de leur commune. On peut repérer ces noms [12], la répartition se faisant ainsi [13] :

Peypin-d'Aigues : Ollivier 38 % - Furet 38 %.
Cabrières-d'Aigues : Périn 32 % - Ripert 26 %.
La Motte-d'Aigues : Thomas 46 % - Gouirand 30 %.
Saint-Martin de la Brasque : Roman 55 % - Luc 41 % - Sédallian 27 %.
Mérindol : Meynard 42,5 % - Serre 35 % - Pallen 30 %.
Lourmarin : Ginoux 18 % - Cavallier 17 % - Chauvin 16 %.

Au-delà de ces simples noms, l'intéressant est de saisir un aspect original de ce Luberon protestant depuis le XVIe siècle, en constatant que nombre de ces familles portent encore des noms typiquement vaudois. On peut prendre l'exemple de Cabrières-d'Aigues et le confronter à l'acte d'habitation de 1495 passé entre le seigneur et des vaudois venus de la vallée de Freissinières [14]. Je ne citerai que ceux qui persistent en 1788. Il reste 2 Antoar (1 était venu), 2 Bret, 9 Félician (1 seul était venu), 10 Jourdan, 10 Ripert, 7 Roux. De la liste de 1495, certains noms ont disparu à Cabrières, mais se retrouvent dans les villages voisins : ainsi à la Motte les Thomé ou Thomas, les Crespin, les Gouirand. Si l'on prend l'acte d'habitation de Saint-Martin de la Brasque-Peypin-d'Aigues de 1506 [15], la disparition de nombreux noms est évidente, mais sur les 12 patronymes, il reste encore des Luc, des Ollivier et des Pascal. Si leur appartenance au valdéisme n'était pas évidente en 1506, leur maintien dans la communauté protestante à partir des années 1560 l'est plus.

Ces 715 actes ont livré 310 patronymes : 137 pour les hommes, 173 pour les femmes. À partir d'eux, un tableau peut être dressé sur le modèle de celui fait par Gabriel Audisio [16] ; on trouvera ci-après les 45 patronymes les plus usités de ces communautés (ceux qui figurent déjà au XVIe siècle sont en italique) :

Aguitton

Anastay

Anezin

Aumand

Bernard

Bertin

Bertholin

Bouchard

Bret

Cavallier

Chauvin

Clot

Colletin

Fayet

Félician

Furet

Gardiol

Gaudin

Guérin

Ginoux

Gouirand

Jourdan

Luc

Malan

Martin

Meynard

Mouton

Ollivier

Orcière

Pallen

Paris

Périn

Peyre

Rey

Ripert

Roman

Romane

Rouet

Roux

Salen

Sauvaire

Sambuc

Sedallian

Serre

Thomas

Dix-huit patronymes vaudois se retrouvent donc en cette fin du XVIIIe siècle [17]. Ce décompte permet de constater qu'une partie des protestants n'est pas d'origine vaudoise même s'il y a concentration de réformés dans des lieux repérés au XVIe comme typiquement vaudois. À la veille de la Révolution, ce groupe protestant, descendants de vaudois ou non, offre l'image d'un ensemble compact laissant pointer une ouverture géographique, non religieuse, les conversions forcées ont été un échec, ces hommes et ces femmes ont persisté dans leur foi, sont restés fidèles au choix fait par leurs ancêtres. Mais d'autres observations conduisent à nuancer cette vision. Et c'est ce qui me faisait m'interroger plus haut sur la persistance de ce comportement spécifique. En effet, si les deux tests précédents montrent que ces communautés ont continué en partie à se comporter comme les vaudois, c'est-à-dire comme tout groupe minoritaire, pourchassé et persécuté, certaines remarques s'imposent.

Des comportements moins spécifiques

En comparant un à un les mariages enregistrés par exemple à Mérindol par les pasteurs entre 1747 et 1788 et ceux déclarés à la suite de l'édit, des différences vont surgir (et c'est aussi le cas dans les autres communes). Ainsi au fil des ans, les ministres n'ont plus vu venir les couples pour faire bénir leur union lors des assemblées du Désert. Certes cette démarche n'était pas obligatoire, puisque dans la Religion réformée la bénédiction nuptiale n'est pas un sacrement. Quelques couples ont bien pu aller se faire bénir dans des régions voisines à l'exemple de ceux venus à Lourmarin [18], ou être unis par leurs ascendants (mariages dits « sous la cheminée»), mais sur les 168 mariages protestants consignés dans les registres, 88 seulement se retrouvent dans les deux catégories de registres, et 39 couples n'ont visiblement pas fait bénir leur union par le pasteur [19]. On mit moins d'empressement, la répression s'estompant, sa présence devenue plus naturelle, à le fréquenter.

Ajouté à cela le nombre des personnes se mettant en ménage sans signer de contrat chez le notaire local, preuve tangible de l'existence de cette union qui va croissant au fil des années [20]. Les actes de réhabilitation utilisent alors cette formule : « ... qu'ils étaient unis en vray et indissoluble mariage depuis le..., comme il est signalé par la notoriété publique résultante de leur profession d'état... ». Peu à peu des couples se forment sans juger utile de faire reconnaître ces unions soit par le pasteur, soit par le notaire, celles-ci étant considérées comme légitimes par le voisinage tant catholique que protestant. Cette attitude est révélatrice d'une situation qui a attiré l'attention de Michel Vovelle lors de ses recherches à partir des actes notariés. Il a montré comment, à Lourmarin au fil du XVIIIe siècle, le protestantisme s'est peu à peu effrité, situation ambiguë s'il en est et qui perce à travers mes dépouillements [21]. Les « îlots de résistance » qu'ont été toutes ces communautés « se sont érodés ».

Pour aller dans ce sens, pour illustrer ce comportement, un dernier regard sur le fichier recueilli sera éclairant. La saisie informatique de ces 715 actes a fourni rapidement, outre des patronymes typiques, un ensemble de prénoms dont certains sont prédominants :

-  chez les hommes : Jean, Antoine, Jacques et Daniel.
-  chez les femmes : Anne, Élisabeth, Madeleine, Catherine et Marie.

En comparant ces données avec des remarques faites par Michelle Magdelaine [22] portant sur les prénoms de 300 personnes ayant fui la région provençale après la révocation de l'édit de Nantes (dépouillement des registres du Refuge de Francfort-sur-le-Main) on constate qu'une permanence dans le choix des prénoms réformés se dégage. Ainsi certains prénoms se rapportant aux apôtres comme Jean, ou empruntés à l'Ancien Testament comme Daniel, se retrouvent à un siècle d'intervalle, Pierre et Paul étant comparativement moins utilisés au XVIIIe siècle. Le prénom Daniel très employé en Pays d'Aigues (par exemple à Cabrières-d'Aigues il vient quantitativement juste après les Jean) s'avère y être spécifiquement protestant (en comparant pour preuve la liste des prénoms masculins choisis par les familles réformées et ceux d'une zone provençale catholique [23], on remarque que dans cette dernière aux XVIIe et XVIIIe siècles il n'y a pas de Daniel ; des tests faits à Cucuron sur les actes de mariages des années 1730-1740 donnent les mêmes conclusions). En ce qui concerne les femmes, le choix est semblable au XVIIe et au XVIIIe siècle.

Mais la principale différence que l'on peut observer est la poussée générale dans le Luberon du XVIIIe siècle des Marie et Joseph. On a assisté au cours de ce siècle en Provence à toute une glorification de la sainte famille qui peut aller de pair d'ailleurs avec une évolution des sensibilités vis-à-vis des sentiments familiaux. Certains prénoms-leaders vont chuter tant dans les communautés catholiques que protestantes, comme par exemple Antoine. Et c'est là où le changement de comportement de la communauté réformée se sent, dans sa progressive intégration à l'environnement culturel provençal. On est protestant certes, mais on se fond dans la masse. La poussée en flèche de l'utilisation de Marie et de Joseph en sera un signe. Michelle Magdelaine n'a trouvé aucun Joseph à Francfort à la fin du XVIIe siècle, à Lourmarin il y en a 6, à Mérindol 11 en cette fin de XVIIIe siècle [24]. Quant aux Marie, on les trouve en nombre partout. Un petit décompte effectué à Peypin et qui englobe tous les prénoms féminins recueillis [25] a mis en opposition deux prénoms Marie et Élisabeth qui était très utilisé en milieu réformé. Sur les 176 femmes concernées, il y a 30 Marie et 25 Élisabeth.

Tous ces indices vont dans le sens des observations de Michel Vovelle : brassage et exogamie chez les plus pauvres qui vont vendre leur force de travail ainsi que chez les gens les plus mobiles comme les artisans, et stabilité des notables et des ménagers qui tiennent à ne pas disperser leur patrimoine foncier. L'amorce subtile d'un déclin du protestantisme, non pas quantitativement, mais qualitativement s'esquisse en cette deuxième partie du XVIIIe siècle. Une tendance qui se confirmera après la Révolution, au moment du Réveil qui n'a pas eu un écho favorable dans ces villages, la « déchristianisation » ayant fait aussi son œuvre comme en milieu catholique avec « l'abandon des gestes de solidarité confessionnel dans les testaments », signe d'une évolution.

Des approches dans le domaine des traditions et de la sensibilité au cours des XIXe et XXe siècles ont montré un progressif phénomène d'osmose [26] dont on peut trouver l'origine dans ces transformations survenues au XVIIIe siècle. Une attitude ambiguë qui s'est mise en place : le cas de Lourmarin est significatif à cet égard : on veut rester fidèle à la Religion Réformée tout en restant légaliste vis-à-vis du roi de France (les protestants l'ont toujours été malgré toutes les persécutions) et l'on s'affirme « bons sujets ». Position délicate.

Cette dichotomie alliant revendication de son appartenance à la minorité persécutée et attiédissement de la foi est l'image de cette communauté protestante du Luberon, ambiguë et paradoxale. La perma­nence dans la différence s'est affaiblie. Mais les XIXe et XXe siècles avec le protestantisme enfin reconnu amèneront, malgré ces changements de mentalité, une détermination de ce groupe minoritaire à affirmer sa fierté, son orgueil et sa gratitude envers ces aïeux qui ont choisi la « bonne cause » : un enracinement de la mémoire dans un passé de persécutions que l'on fait remonter jusqu'au XVIe siècle, jusqu'aux vaudois massacrés de 1545.



[1] . Archives Communales : Peypin-d'Aigues, série GG, registre 1782-1795.

[2] . Série GG :

A.C. Saint-Martin de la Brasque. 1743-1792.
A.C. Cabrières-d'Aigues, 1760-1791.
A.C. La Motte-d'Aigues, 1776-1792.
A.C. Peypin-d'Aigues, 1782-1795.
A.C. Lourmarin, 1747-1792.
A.D. Mérindol.

[3] . Par exemple on peut lire à Mérindol : « par devant nous, curé de la paroisse de Mérindol dans notre maison curiale se sont présentés en personne assistés de quatre témoins si après nommés, etc. (A.D. Vaucluse ; Mérindol série GG ; acte Meynard Daniel du 15-10-1788) ; ces termes sont employés comme il était stipulé dans l'article 17 de l'édit de novembre 1787 : « les parties contractantes se transporteront assistées de quatre témoins en la maison du curé ou du vicaire du lieu ou du premier officier de justice. »

[4] . N.C. — Nouveaux Catholiques ou Nouveaux Convertis.

[5] . Série GG :

A.C. Peypin-d'Aigues, 1756-1792.
A.C. Saint-Martin de la Brasque, 1744-1754.
A.C. Cabrières-d'Aigues, 1760-1791.
A.C. La Motte-d'Aigues, 1756-1792.
A.C. Lourmarin, 1747-1778 ; 1778-1792.
A.D. Mérindol, 1747-1792.

[6] . V.L. BOURRILLY : Les protestants de Provence aux XVIIe et XVIIIe siècles. Gap, 1956.

[7] . F.X. EMMANUELLI : « La fin des persécutions en Provence au XVIIIe siècle », in Bulletin de la Société d'Histoire du Protestantisme Français, oct.-déc. 1975, pp. 516-530.

[8] . Ainsi, j'avais observé lors de recherches sur l'alphabétisation protestante en Luberon que dans les quatre villages de la Vallée d'Aigues entre 1770 et 1780, il n'y avait aucun mariage de consigné dans les registres catholiques, alors que pour la même période à Cucuron les chiffres restaient constants.

[9] . Dans un tel cas, l'époux étant mort, c'est la veuve qui se présente pour faire la déclaration de son mariage, de la naissance de ses enfants et de la mort de son conjoint.

[10] . Marie Chauvin de Buoux, Marie Bourgue de Gordes, Marie Douniès [Note de l'éditeur : Donnier] de Joucas, Élisabeth Pélanchon de Sivergues, Marguerite Barraud de Lacoste.

[11] . G. AUDISIO : Les vaudois du Luberon : une minorité en Provence (1460-1560). Mérindol, 1984, pp. 111-113.

[12] . Les calculs sont effectués uniquement sur les noms d'hommes.

[13] .

Peypin . 45 actes, 18 patronymes différents.
Cabrières : 74 actes, 38 patronymes.
La Motte : 74 actes, 30 patronymes.
Saint-Martin : 74 actes, 29 patronymes.
Lourmarin : 269 actes, 75 patronymes.
Mérindol : 137 actes, 40 patronymes.

[14] . A.D. Vaucluse : Barruol, f° 339.

[15] . A.C. Saint-Martin de la Brasque : AA 1, copie manuscrite.

[16] . G. AUDISIO : op. cit., p. 507.

[17] . Une nuance est à apporter à cette comparaison : Mérindol est la sixième commune de mon étude, pour G. Audisio son choix s'est porté non sur Mérindol mais sur Cabrières d’Avignon, bourgade du nord Luberon, ce qui explique par exemple qu'un patronyme uniquement vaudois et mérindolais comme Meynard n'apparaisse pas dans sa liste.

[18] . Certains cas ont été retrouvés dans des registres de Dieulefît, dans les Hautes-Alpes.

[19] . Les autres qui n'apparaissent pas en 1788 peuvent trouver une explication par le départ vers un village voisin, ou par la mort des deux conjoints.

[20] . Les cas les plus nombreux se rencontrent dans les familles de simples travailleurs, c'est-à-dire dans des milieux pauvres où il n'y a rien à transmettre.

[21] . M. VOVELLE : De la cave au grenier. Québec, 1980, pp. 396-399.

[22] . M. MAGDELAINE : communication sur les prénoms provençaux. Colloque "L'outil informatique et le métier d'historien". IHMC - Centre méridional d'histoire social mentalités, Aix, Octobre 1987 (à paraître dans les Actes du Colloque).

[23] . A. COLLOMP : « Un stock de prénoms dans deux groupes de villages de Haute-Provence de 1630 à 1770 », in Le prénom : Mode et Histoire (entretiens de Malher), Paris, 1980, présenté par J. Dupâquier - A. Bideau - M.E. Ducreux.

[24] . Ces calculs ne portent que sur les prénoms des pères de famille.

[25] . Cela comprend les mères des conjoints, les épouses et les filles.

[26] . N. JACQUIER - ROUX - THEVENET : « La sensibilité protestante en Vallée d'Aigues », in Troisième journée d'études vaudoises et historiques du Luberon, 1979, pp. 19-27.