Terminologie autour du protestantisme selon de dictionnaire de Furetière

Le dictionnaire universel de Furetière a été numérisé. Il est accessible sur le site Gallica, bibliothèque numérique.

Antoine Furetière, abbé de Chalivoy et académicien publia en 1690 un dictionnaire d’une ampleur inégalée jusqu’alors. En raison d’un conflit avec l’Académie qui travaillait elle aussi sur un dictionnaire, la publication se fit à Rotterdam.

« Le Furetière », comme l’appellent aujourd’hui les historiens est la référence quand on mène un travail sur le XVIIème siècle. En effet, il reflète précisément la langue de l’époque, aucun mot n’étant proscrit ; on y trouve aussi les mots du travail, les mots techniques. Au-delà de la somme linguistique qu’il représente, il est aussi le reflet des mentalités de l’époque qui nous permettent de mieux comprendre les hommes et les événements.

Voici quelques définitions en rapport direct avec la question religieuse.

 

ABJURATION

Abjuration.Subst fem. Renonciation solennelle à une erreur, à une hérésie. C’est aussi l’acte en forme par lesquel on justifie que l’on abjuré. Son abjuration est signée de l’Evêque.

Abjurer, verb, act. Renoncer solennellement à quelque mauvaise doctrine, à des maximes erronées. Cet homme a abjuré les erreurs de Socin. On dit simplement & absolument, Il a abjuré, pour dire, il a changé de Religion, il s’est converti. On a dit autrefois : Abjurer sa patrie, pour dire : quitter la Province pour n’y plus retourner, comme font les bannis & les proscrits.

L’usage de ce terme n’as pas restreint aux matières de Religion, il sert à exprimer qu’on renonce pour toujours à certaines choses, & qu’on les abandonne, Il a abjuré la Poésie.Sca[1]

Elle a abjuré tout sentiment de pudeur & de vertu. Pasc.[2]


HUGUENOT

Huguenot.  Adj. & Subst. (L’h s’aspire) C’est un nom qu’on a donné en France à ceux qui font profession des sentimens de Calvin. Pasquier, & Menage rapportent diverses étymologies de ce mot, dont les Auteurs disputent encore : on n’en sçait pas trop bien l’origine. Du Verdier dit qu’il vient de Jean Hus, dont les Huguenots ont suivi la doctrine, comme qui disoit les guenons de Hus, Coquille dit qu’il vient de Hugues Capet, à cause que les Huguenots desfendoient le droit de la lignée de Hugues Capet à la Couronne, contre ceux de la Maison de Guise qui se pretendoient successeurs de Charlemagne.  D’autres disent qu’il vient d’un certain Hugues Sacramentaire, qui avoit été du temps du Roi Charles VI & qui avoit enseigné la même doctrine. D’autres le font venir d’un mot suisse Husquenaux, c’est-à-dire gens seditieux ; ou du mot Eidgnossen, qui signifie Alliez en la foi ; le mot de eid signifie foi, & gnossen, , associez, & c’est l’opinion qu’ suivie le P.Maimbourg, d’où il conclut que le mot de Huguenot n’est point injurieux, & que ceux à qui on le donne, ne s’en doivent point fâcher. Castelnau dit qu’ils furent appelez par le peuple Huguenot, comme étant pires qu’une petite monnaie monnoye portant ce nom, qui étoit une maille du temps de Hugues Capet. D’autres disentg que ce nom leur fut donné par derision d’un Allemand qui etant pris & interrogé sur la conjuration d’Amboise, devant le Cardinal de Lorraine, demeura coust des le commencement de sa harangue qui commençoit par Hug Nos venimos . La plus plausible opinion est celle de Pasquier, qui dit qu’à Tours, il y avoit une croyance populaire qu’un Rabat ou Lutin qu’on appeloit le Roi Hugot courroit la nuit, & comme ces Religionnaires ne sortoient que de nuit pour faire leurs prieres, on les appela Huguenots, comme qui diroit Disciples du Roi Hugot : car c’est à Tours qu’ils ont commencé d’estre appelez ainsi. Ils ont été aussi nommez Luthériens, Christodins parce qu’ils ne parlaient que de Christ ; parpaillots en Languedoc, & Fribours en Poitou où l’on nommoit ainsi une espèce de doubles faux et decriez dont on leur donna le nom odieusement pour dire qu’ils etoient une monnoye de mauvais alloi. Les trois Seigneurs qui ont eu le plus d’aversion pour les Huguenots ont eu tous trois des femmes huguenotes. Le Duc de Montpensier ; le Duc de Guise ; & le Maréchal de Saint André. Le premier épousa Jaquette de Longvi, le Second Anne d’Est, & le Troisième Marguerite de Lustrac. COLOM. MIL HIST

Huguenote f.f. Est un petit fourneau de terre, ou de fer, avec une marmite dessus, qui sert à faire cuire seccrettement, & sans bruit quelque chose. Le mot vient de ce que les Huguenots s’en sont premierement servis pour faire cuire leurs viandes les jours deffendus, sans faire de scandale. On appelle les œufs à la Huguenote, ceux qui sont cuits avec du jus de mouton, ou de la graisse.

Huguenotisme, f.m. Profession de la Religion Huguenote. Cet homme est né dans le huguenotisme & y veut mourir.

Autre article du dictionnaire contenant le terme huguenot.

Dans l’article Evêque, l’auteur fait l’inventaire des expressions de langue française. Parmi elles, celle-ci : Devenir d’évêque meunier.

[…]On dit, Devenir d’Evéque Meunier, quand on quitte une bonne condition pour en prendre une mauvaise. Cotgrave & Catharinot disent que ce proverbe vient par corruption d’Evéque Aumônier : car il se peut faire qu’un Evêque ravalant sa dignité, serve d’Aumônier à un Prelat plus grand Seigneur que lui : mais il n’y a point d’apparence qu’il puisse jamais devenir Meunier. Quelques-uns pourtant disent qu’il y a eu un nommé Spifanie Evêque de Nevers, qui étant devenu Huguenot, & réfugié à Geneve, fut reduit à la necessité de se faire Meunier pour subsister, & que c’est de là qu’est venu le proverbe[…].

 

RELIGIONNAIRE

f.m. & f. Qui est de la Religion qu’on appelle pretenduë Reformée. Les Religionnaires ont été l’occasion de plusieurs troubles en Europe. Ce mot étoit l’aversion de Balzac. Il dit qu’il n’est ni Latin, ni François, ni plaisant, ni serieux ; qu’il a été fabriqué dans un coin du Perigord, & qu’il faut le renvoyer d’où il est venu. Il n’est pourtant pas si barbare & si monstrueux ; il a été reçu à la Cour. Bou. L'Academie d’admet, & remarque seulement qu’il n’est guere en usage qu’au pluriel.

Dans cet article, il est fait allusion à Balzac ; il s’agit de Jean-Louis Guez de Balzac, homme de lettres originaire d’Angoulême, admis à l’Académie en 1634. Reconnu pour son travail sur la langue française, il joua un rôle majeur dans la constitution de la prose classique et attacha une importance toute particulière à l’éloquence. Ce qui n’empêchera pas Voltaire avec son sens légendaire du compliment d’écrire de lui : « Balzac, en ce temps-là, donnait du nombre et de l’harmonie à la prose ; il est vrai que ses lettres étaient des harangues ampoulées... L’éloquence a tant de pouvoir sur les hommes qu’on admira Balzac, dans son temps, pour avoir trouvé cette petite partie de l’art ignorée et nécessaire, qui consiste dans le choix harmonieux des paroles, et même pour l’avoir souvent employée hors de sa place. » En 1652, il écrivit Socrate Chrestien dans lequel il s’employa à concilier la morale antique avec la religion chrétienne. Dans le Discours 10 de cet ouvrage, il s’interroge sur la façon de désigner les protestants.

Cet article nous renseigne sur la terminologie en usage à l’époque pour désigner les protestants. On y apprend que les termes courants sont ceux de religionnaires, calvinistes, ceux de la Religion Prétendue Réformée (terminologie en usage dans les édits et textes officiels) mais aussi des expressions porteuses de haine, et propres à susciter la peur de celui dont la foi est autre : ennemi de l’église, hérétique, schismatique, déserteur de l’église. Apparemment, les termes de gueux (en usage au Pays-Bas au début de la Réforme) et parpailleux (parpaillots en Languedoc) sont en régression, ce dont Balzac se félicite, les trouvant à son goût trop comiques et populaires. Balzac récuse aussi le terme calviniste ; ce faisant, il exprime tout son mépris pour Calvin considéré comme un « petit sophiste » n’arrivant pas à la cheville des grands seigneurs que furent Rohan ou Coligny. Le terme Ceux de la Religion par abréviation du terme officiel est selon lui impropre, l’abréviation vidant l’expression de son sens initial. Quant au néologisme religionnaire, c’est à son sens le plus abominable de tous,  qualifié de « bâtard et monstrueux », incompréhensible par la plupart et non admis par l’usage. Pour lui le plus rationnel serait donc la généralisation du mot Huguenot, neutre et compris de tous. Mais en conclusion, il avoue que si cela était possible (si j' estois absolument resolu de ne parler pas en France, comme on parle en France) son expression préférée serait : les gens de l’autre opinion,  à l’image de l’église grecque qui utilisait ce terme pour désigner l’hétérodoxie en toute neutralité et sans offense aucune.

 

PROTESTANT

S. masc. (L’s se prononce) Amant qui fait à une Dame des offres de service, & d’amour, & qui lui promet fidélité. Cette riche veuve a quantité de protestans qui la recherchent, qui la veulent épouser. Nous ne trouvons nulle part ce mot dans cette signification.

 

PROTESTANT(E)

Adj. Est aussi un nom qu’on donne en Allemagne à ceux qui suivent la doctrine de Luther. Ils ont été ainsi nommez, à cause qu’ils  protestèrent en 1529, contre un decret de l’Empereur, & de la Diete de Spire, & déclarerent qu’ils en appeloient à un Concile General.

La Religion Protestante. Les princes protestans se sont rendus bien puissans en Allemagne & dans tout le Nord. Ce nom a été donné aussi dans la suite à tous ceux qui suivent les sentimens de Calvin. La ville de Geneve est toute Protestante.

Protestant, en ce même sens est aussi substantif. Les Protestans d’Allemagne ne sont pas  tous également rigides. On a travaille en vain à la reünion de tous les Protestans Lutheriens & Calvinistes.

 

Les historiens s’accordent à penser qu’en effet, c’est bien lors de la diète de Spire que le terme est apparu. En 1529, l’empereur Charles Quint décide de faire preuve d’autorité et d’imposer, par le biais de cette diète, la religion romaine à tous. Annulant ainsi la permission qu’il avait donnée précédemment de choisir le luthéranisme. Six princes et quatorze dirigeants de villes libres signèrent une déclaration pour marquer leur protestation et expliquer que cela « serait renier Notre Seigneur Jésus Christ et rejeter sa sainte  parole […] C'est pourquoi nous refusons le joug qu'on nous impose. Nous protestons par les présentes devant Dieu, notre unique créateur, conservateur, rédempteur et sauveur, et qui, un jour sera notre juge, ainsi que devant tous les hommes et toutes les créatures que nous ne consentons ni n'adhérons en aucune manière pour nous et pour les nôtres au décret proposé dans toutes les choses qui sont contraires à Dieu, à sa sainte parole, à notre bonne conscience, au salut de nos âmes et au dernier décret de Spire »

Dès lors, les auteurs de cette protestation et leurs partisans furent désignés comme protestants.

Le terme protester, dans la langue du XVIème siècle n’avait pas la connotation négative d’opposition qu’il a aujourd’hui. Il signifiait « proclamer » « affirmer en public ». Au cours du XXè siècle l’historiographie a minoré l’opposition au catholicisme. Il n’en reste pas moins que les princes allemands, lors de la diète de Spire en 1529, affirment haut et fort le refus d’obéir à l’empereur et de se soumettre à Rome.

On notera également que le terme ne vient pas d’eux-mêmes, c’est une dénomination choisie par les autres. Néanmoins, ils l’ont vite adoptée sans doute parce qu’elle leur correspondait. L’affaire des Indulgences, a bel et bien été une protestation : une affirmation de la souveraineté de Dieu sur ceux qui prétendent le représenter sur terre, un combat contre l’idolâtrie, une protestation contre l’asservissement de l’être humain par la religion catholique, alors que l’évangile doit le libérer.

Le terme protestantisme lui, n’apparaîtra qu’un siècle plus tard, autour des années 1620. Des débats persistent sur la question des liens entre Réforme et protestantisme ; ils sont plus subtils qu’on ne pourrait l’imaginer. Sur cette question voir le texte d’André Gounelle.

 

Pour la terminologie voir aussi : http://www.appy-histoire.fr/index.php/publications/439-les-protestants-vus-par-leglise-catholique-a-travers-les-mots-qui-les-designent



[1] Scarron

[2] M. Pascal